Le ciel bleu s’illumine petit à petit en ce début de matinée corse et aucun nuage ne pointe en altitude au-dessus de la haute vallée du Liamone : encore une belle journée en prévision pour ce 20 juillet 2006, avec une chaude température classique en Corse en cette saison alors que le reste de la France se plaint d’une canicule inhabituelle ! 08 h 30 : Mais quelle drôle d’idée de venir seul de si bonne heure sur cette espèce de piste perdue qui mène de Murzu à Muna et de se retrouver à la barrière métallique verte qui marque le pont sur le ruisseau de Tigliu ? Déjà presque une heure de voiture pour se rendre ici depuis Sagone et maintenant l’inconnu : je ne sais rien de que je vais trouver ensuite. Mon objectif est la Punta di Spusata dont la spectaculaire forme d’enclume avait attisé ma curiosité lorsque je l’ai aperçue depuis Vicu.

Punta di a Spusata depuis la crête du Cervellu

Mais je n’ai aucune information sur son accès, ni même sur sa difficulté : après avoir hésité à partir de Muna, j’ai choisi ce ravin de Tigliu, où j’ai repéré deux jours avant un départ de sente, pour démarrer mon parcours en ayant comme cible le col bien visible au Nord de la pointe. Le chemin doit bien y mener (à part Rome, je ne vois pas où ce chemin peut aller ailleurs) ! Et me voici empruntant cette sente (de chasseurs)… Bien tracée et large au départ, elle arrive très vite à une fourche dont la voie principale monte sur la droite du ravin. Selon la loi du moindre effort, c’est par cette branche que je choisis de continuer, sous une voûte végétale qui masque presque complètement les rayons du soleil. Très vite, la trace monte plus sèchement et en bifurquant franchement à droite en direction de la crête de Lucu qui nous domine.

Le sentier de chasseurs de la montée du ravin de Tigliu : partie facile

08 h 45 : Raté, ce n’est visiblement pas la bonne direction et je décide de revenir à la fourche afin d’essayer la branche de gauche. Cette fois-ci, l’autre sente, bien que plus étroite, me ramène au ruisseau de Tigliu et poursuit le long de la rive gauche selon un cheminement plutôt sympathique pour une « sente corse de chasseurs » (ou une sente de chasseurs corses ?). Cheminant toujours sous son tunnel végétal obscur, la sente m’emmène plein Est en traversant une forêt touffue et diversifiée (chênes-verts, arbousiers, genévriers, …) au milieu de laquelle le passage est aisé. 09 h 00 : Très vite ensuite, les difficultés apparaissent… Arrivée à un mur de pierres moussues marquant une ancienne aire de pacage où le sentier s’évanouit complètement et ne revient que 200 m plus loin après avoir traversé une zone d’orties proche du ruisseau, interruptions de plus en plus nombreuses de la trace, multiples amorces de traces annexes menant dans tous les sens, …

"La sente de chasseurs corses"

C’est bientôt un sentier virtuel sur lequel j’avance, mais rien que de très normal dans ce pays ( ! !), et me voici obligé de mettre en œuvre toute la palette des techniques de progression que j’enseigne sur le Web, alors que la sente devient une vague trouée éthérée dans les ondes des buissons qu’elle traverse : explorations multiples de diverses variantes, observation attentive du terrain, repérage des signes de progression, élimination des impasses, construction de cairns ou mise en place de signaux pour le retour, … 09 h 30 : Malgré tous mes efforts, pourtant, les traces m’emmènent irrésistiblement vers la droite et le Sud en remontant plus abruptement la rive gauche du ravin vers le Capu di u Lucu qu’on aperçoit par instants entre les arbres. Enfin, la sente retrouve une certaine consistance en rendant la progression plus aisée le long d’une petite arête annexe et me voici bientôt émergeant du tunnel de végétation en arrivant sur la crête !

Au dessus du col 850 m sous Capu a u Lucu : remontée de l'arête W de la pointe 1182 m

10 h 00 : Je suis à un col entre le Capu di u Lucu à l’Ouest et la Punta di a Spusata, invisible, à l’Est. La consultation de la carte IGN me fait repérer ce col bien marqué à 850 m d’altitude, mais bien loin de mon itinéraire cible vers le col Nord de la Spusata. En fait, j’ai atteint l’arête Ouest de la Punta di a Spusata par laquelle je vais devoir poursuivre mon chemin. 10 h 05 : Après une brève halte, je décide de repartir pour explorer le terrain au-dessus. Cette fois-ci plus de sente pour progresser ! A la place, un parcours d’arête rocheuse chaotique, entrecoupé de ressauts rocheux abrupts et encombré de formidables zones de maquis : nombreux arbres et arbustes calcinés entrelacés, taillis touffus de chênes-verts déployant leurs branches jusqu’au sol, touffes de calycotomes et épineux redoutables, …

Remontée de l'arête W de la pointe 1182 m : les obstacles du maquis

C’est donc en progression hors-piste que j’aborde une traversée ascendante vers une brèche sous la pointe 1182 m qui précède le sommet de la Spusata : cette brèche me semble le moyen le plus simple de contourner cette pointe pour accéder au couloir séparant les deux pointes et, plus loin, au col Nord que je voulais atteindre. Mais j’ai complètement sous-estimé le cheminement dans le maquis pour y parvenir. Première épreuve : une reptation pénible et salissante pour passer sous les branches verticales d’un gros bosquet de chênes-verts. Deuxième épreuve : un 400 m haies, mais avec une haie tous les 20 cm à 1,50 mètre de hauteur, que Stéphane Diagana lui-même n’aurait sûrement pas apprécié. Elles ont vite raison de ma détermination et m’obligent à revenir sur mes pas, manière la plus simple de sortir de ce guêpier !

Remontée de l'arête W de la pointe 1182 m : le Capu a u Lucu Remontée de l'arête W de la pointe 1182 m : la Punta di Curiccia

10 h 40 : Après la force brute, la réflexion ! J’aurais d’ailleurs mieux fait de commencer par là. En effet, depuis un petit ressaut juste au-dessus du col, un examen attentif et raisonné du terrain au-dessus me montre qu’il y a sans doute un cheminement possible, par la droite de l’arête, pour atteindre une brèche au-dessus de la précédente le long de l’éperon Ouest de la pointe 1182 m. Effectivement, malgré une farouche résistance du maquis, illustrée par les multiples blessures sanguinolentes sur bras, jambes et torse (ah, ces p… de branches horizontales durcies par le feu !), je réussis à atteindre la brèche supérieure convoitée, couronnée par un magnifique pin laricio qui en marque le franchissement.

La brèche à l'W de la pointe 1182 m et son pin laricio

11 h 20 : Après cette brèche, je pense retrouver un terrain plus aisé, mais en fait la suite s’avère être une traversée aérienne délicate au-dessus de la barre rocheuse qui sépare les deux brèches, suivie d’une montée dans un petit bois de pins et d’une nouvelle traversée jusqu’à buter sur le bord rive gauche du couloir W de la Spusata qui sépare les deux pointes.

Après la traversée depuis la brèche : couloir W entre Punta di Spusata et la pointe 1182 m

11 h 40 : Là, c’est l’impasse ! Deux possibilités : soit rejoindre le fond du couloir par une traversée en désescalade délicate, puis remonter le couloir entre les deux pointes, mais la petite descente est délicate et le couloir débute par un ressaut rocheux qui me paraît demander des talents de grimpeur et non de randonneur, soit entamer la remontée d’un couloir rocheux, un peu au-dessus de moi, menant en traversée vers la gauche au-dessus du ressaut indiqué précédemment dans le fond du couloir.

A la brèche W de la pointe 1182 m : Vicu et la vallée A la brèche W de la pointe 1182 m : arête W de la Punta du Curiccia Après la traversée depuis la brèche : Punta di Spusata

C’est cette deuxième solution que je prends, mais je suis très vite confronté à de l’escalade en 3 puis 4 qui m’oblige à redescendre (je suis a priori venu faire de la randonnée !). Retour sur mes pas donc, sans regrets compte tenu du caractère raide et exposé de ce couloir et en me disant que je vais devoir contourner toute cette partie plus bas sous la barre rocheuse à mes pieds. 12 h 10 : De retour à la brèche supérieure et son laricio ! Je descends à la brèche inférieure par une désescalade rocheuse facile de l’arête joignant les deux brèches, continue par la descente de son couloir Nord pour me retrouver sous la barre rocheuse et entame la traversée vers le Nord-Est qui pourrait me mener vers le col Nord recherché. Et c’est à nouveau, un échec cinglant : cette traversée est immédiatement barrée par un mur de maquis et de ronces, infranchissable sans puissants outils de jardinage (le napalm ?), contre lequel je viens buter irrémédiablement !

Brèche W de la pointe 1182 m : les couloirs de montée à la pointe 1182 m

12 h 30 : A nouveau de retour à la brèche supérieure, vert de rage de ne pouvoir trouver le bon cheminement. En désespoir de cause, j’entame la remontée des vires herbeuses au-dessus de la brèche menant vers la face Ouest de la pointe 1182 m jusqu’aux ressauts rocheux. Ceux-ci sont rayés par des couloirs à 45/50°, encombrés d’une effroyable végétation : énervé par mes échecs précédents, je gravis ces couloirs en luttant comme un forcené pour franchir les obstacles incessants que constituent les arbustes et branchages incrustés dans ces structures et arrive à 15/20 m sous le sommet de la pointe 1182 m. Epuisé par mes efforts précédents, je n’ai pas le courage de poursuivre jusqu’au sommet, sachant que la descente menace d’être aussi pénible que la montée. Mais j’ai ainsi la consolation d’avoir quasiment gravi la pointe 1182 m de la Spusata au lieu de la pointe 1191 m que je m’étais fixé !

Un peu au-dessus du col 850 m : pointe 1182 m et l'aiguille Sud

13 h 30 : A nouveau de retour à la brèche supérieure, dont le laricio commence à me sortir par les yeux ! Et descente immédiate pour le col 850 m atteint vers 14 h 15 . Déjeuner et repos réparateurs, avant une descente qui s’avére sans soucis et un retour à la voiture vers 16 h.

En redescendant de la brèche W de la pointe 1182 m : Capu a u Lucu EDans la descente depuis le col 850 m : les pointes de Curiccia et la Spusata

18 h 00 : Retour à Sagone. Bien entendu, tout le monde se moque bien de mon récit de cette épopée et de la « première d’un pinzute de la pointe 1182 m de la Spusata ». « Tu nous racontes des salades, Philippe : tout le monde sait bien que le Liamone est une région à vaches. Il n’y a pas de rochers là-bas et rien ne permet ce type d’aventure ! ». Même la vue de mon corps, atrocement couturé par les blessures du maquis, n’émeut personne dans ce groupe où seul le « coup de boule » de Zidane à la Coupe du monde de football peut encore animer les conversations… Et voilà comment le talent d’un infatigable explorateur de l’inutile reste aussi méconnu !

Pour mieux cerner la région « à vaches » :

Carte du massif de la Spusata entre Murzu et Muna